Carnet en zone humide

Quand on était à la manif du 17 novembre, une des filles des cabanes en bois de Rohanne nous a donné un petit carnet, avec photos et textes… Le voici.

(Cliquer sur les images pour les agrandir)

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Depuis deux ans, des personnes occupent la forêt de Rohanne située au centre de la ZAD. C’est avant tout un bois humide, où poussent essentiellement pins, châtaigniers et chênes. Certains de ces arbres ont aujourd’hui plus de cent ans. Dans ces bois, les soirs de grande humidité, il faut marcher prudemment, afin de ne pas piétiner les salamandres de feux qui y vivent en nombre. Chaque nuit nous nous endormons en écoutant chanter les chouettes. C’est une petite forêt, certes, mais elle est pleine de vie. Plantes et animaux s’y épanouissent, tout comme nous. Cependant elle est aujourd’hui gravement menacée par le projet d’aéroport à Notre Dame des Landes.

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Jeudi 18 Octobre, gendarmes et bulldozers sont venus détruire notre belle cabane collective, construite sur trois étages. Les gendarmes sont ensuite revenus le mardi 30 Octobre, ainsi que dans la matinée du mercredi 31, pour détruire les sept cabanes construites dans les arbres et deux nouvelles plateformes collectives construites depuis leur dernière visite en ces lieux. Il y avait au moins une cinquantaine de gendarmes protégeant deux nacelles élévatrices utilisées par une équipe de « grimpeurs ». Celles-ci leur permettaient d’atteindre les cabanes afin de nous expulser, ce qui fut fait de manière extrêmement violente. Les deux premiers arbres vidés de leurs occupantes furent coupés sur le champ. Pour éviter cela, les occupantes des autres cabanes ont grimpé plus haut dans les arbres. Incapables de les faire descendre, les forces de l’ordre se sont donc limitées à la destruction des cabanes, à l’aide de leurs machines. Cette méthode a certes permis de sauver ces arbres, mais fît prendre de grands risques aux personnes qui avaient décidé de se nicher dans les branches les plus hautes. En effet, ces arbres ont été secoués par les machines, laissant entendre une série de craquements, et nous étions peu rassurées par le fait que les travailleurs ne semblaient pas se préoccuper de la dangerosité de leurs actes.

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Ne voulant pas leur laisser la moindre victoire, nous avons vite fait bricolé une nouvelle cabane à même le sol pour pouvoir dormir dans la forêt dès le lendemain. Le lundi 5 novembre, la forêt fut encerclée par une vingtaine de fourgons. Deux cents gendarmes en sortirent, flashballs et boucliers en main, et entrèrent à pied pour expulser les six personnes qui dormaient là. Ils ont ensuite détruit la cabane, découpé les matelas et cassé les vélos.

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La destruction de nos cabanes n’a fait que renforcer notre détermination à rester et à reconstruire les défenses de la forêt, toujours plus hautes et toujours plus solides. La forêt de Rohanne toute entière est censée être coupée cet hiver et nous n’avons plus de temps à perdre. Il faut reconstruire et nous organiser pour éviter cela.

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Nous nous proposons d’aider les personnes débutantes à apprendre à grimper et à construire dans les arbres pour défendre cet endroit toutes ensembles. Il est important de savoir que la semaine s’annonce froide, humide et boueuse, il faut donc venir équipé ! Il y a de la place pour dormir sur la ZAD, mais nous vous recommandons d’être le plus autonome possible (vêtements contre le froid et la pluie, tente et duvet, etc). Tous les matériaux sont bienvenus (matériel de grimpe, cordes en polypropylène, planches, poutres, clous, outils…). Surtout, nous avons besoin de votre énergie et de vos idées pour renforcer la défense de la forêt. Ils n’ont cassé que des cabanes, nous sommes toujours là et nous ne partirons pas !

Expulsions dans la forêt de Rohanne

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J’avais rejoint sept camarades en haut de la dernière cabane à expulser dans la forêt de Rohanne. C’était le 31 octobre. On s’amusait bien là-haut, peut être grâce à l’anxiété, à la tension palpable, partagées. On faisait des blagues, on se distribuait les équipements dispos. On a bricolé un baudrier avec une longe. A regarder tout ça de haut pendant vingt minutes, on s’est sentiEs fortEs. à un moment en bas ça a chauffé, des hommes en plastique tout peinturlurés ont encerclé notre arbre et viré nos soutiens au sol, violemment. …Dans quelque temps, ca va être notre tour… Ils ont approché un manitou (un godet avec un bras télescopique de 16 m, je crois) et après quelques tergiversations, deux tortionnaires et un sauveteur (!sic) de haute montagne (re !) se sont embarqués dans le godet et ont été hissés à notre hauteur pendant que l’OPJ au sol nous sommait de descendre en disant « nous n’emploierons pas la force ». A cinq on fait la tortue (position solidaire, assis en rond, bras et jambes entremêlés), tandis que trois autres potes grimpent plus haut pour empêcher que l’arbre ne soit coupé.

out6D’ailleurs il est toujours là. Le premier tortionnaire éventre la bâche à coups de couteau, l’autre attend en retrait, le sauveteur alpin communique avec le sol. Une fois entré, le type se pose, nous mate. “c’est un steack” il dit. Et puis il va au travail. Clé cervicale (il a essayé de m’arracher la tête), étranglement, doigts tordus… il m’a aussi un peu broyé le genou. C’était un moment bizarre, où j’ai vu comme la peur me disciplinait. Je veux dire, j’ai eu plusieurs fois conscience d’occasions de le frapper, même dur. mais la douleur qu’il me faisait, et son calme…

out10le pouvoir et l’ appui de l’Etat et de la loi, dans ses mains à lui.. j’ai pas osé, tant mieux peut-être. J’ai demandé aux copinEs de me lâcher. Pardon. Saucissonné, je résiste mollement, essayant juste de le freiner. Et ma tête me rappelle que je suis plus mou en tout cas qu’un godet de manitou. La mâchoire d’acier se referme pour une fois littéralement, dans mon dos. Je passe la descente avec un genou sur la nuque. De quel droit ? Tout ça là, d’où ? Au sol c’est les robocops qui me prennent en charge. Je passe trois heures menotté serré à un arbre à voir mes codescenduEs traînéEs là dans le même état que moi, yeux enfoncés, baffes et clés de partout, mâchoire d’acier et tête de brute. Et puis ensemble à essayer de nous foutre de la gueule des condés, à les mettre dans la merde éthique, attendre qu’iles aient peur du noir et des louves, que tout ça se casse de chez nous. Illes s’embourbent eux-mêmes, nous, on les emmerde. Nous on habite ici, on partira pas, mieux : on va s’installer, partout où l’Etat pose ses sales pattes, ses dangereux appétits, ses gros yeux. Faudra devenir moins peu, ce qui paraît en chemin, et aussi cesser de penser qu’il suffira de lancer des pierres. mais bon, j’ai espoir. À bientôt !

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Raser une maison, ou un quartier, est tout à l’opposé de l’acte « barbare ». La démolition, c’est la banalité de la civilisation qui se construit toujours sur des ruines encore fumantes. Ce projet d’« aéroport du grand ouest » n’est pas spécialement anti-écologique, inutile et nuisible. Il n’est qu’une pierre parmi d’autres dans la logique d’aménagement de cette région pour la rendre compétitive et rentable sur le marché des métropoles. Remodeler des quartiers, changer les noms et les usages des lieux, définir des axes de développement pour des espaces à rentabiliser est le travail quotidien des décideurs, élus de tous bords et experts. Réaliser ces projets, s’engouffrer dans ces nouveaux marchés est le travail quotidien des investisseurs et profiteurs.

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Raser une maison, c’est bien plus qu’une question de « logement », ce mot évoquant en effet plutôt un lieu où l’on passe le temps de repos avant de retourner au travail. Ce dont il s’agit ici, c’est surtout de tenter d’anéantir un lieu de vie, ses moyens matériels d’autonomie mais aussi toutes ses imbrications sociales, locales, liens d’amitié, d’entraide, de solidarité, ses conflits aussi. Ainsi, chaque jour, partout, des milliers de personnes sont délogées, expulsées, contraintes de déménager, de quitter leurs réseaux de débrouilles, de repartir à zéro ailleurs. C’est vrai, ça se voit moins d’habitude, mais l’effet d’isolement et d’affaiblissement est le même et constitue la base de la domination capitaliste qui a besoin d’individus dépendants au marché et serviables.

Raser une maison, c’est souvent en effacer les traces rapidement, en «nettoyant» scrupuleusement ou en reconstruisant par dessus. Les traces de l’acte de destruction sont des bribes de l’histoire des vaincus qu’il s’agit de faire disparaître. Sauver des décombres quelques poutres, raconter des histoires de ces lieux, prendre des photos avant le désert sont autant d’actes de résistance face à la violence de la réécriture de l’histoire par les dominants. Garder des traces pour que la colère sache exister contre l’oubli. Ces «places nettes» laissées là où nous vivions font écho à tous ces «aménagements» qui déracinent, à tour de bras de tractopelles, en grignotant aussi chemins, terrains de jeu ou espaces libres.

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out15Raser une maison en assumant la tactique de la terre brûlée, appeler « au calme » tout en osant prétendre que « tout s’est bien passé », c’est nier la violence d’un tel acte. Ces tas de gravas sont des plaies ouvertes qui risqueraient de nourrir la colère. Et ces pierres, si rares dans ce bocage rebelle, appellent si fort à l’exprimer, à ne pas la laisser ronger l’intérieur, à la faire sortir de soi de la manière la plus instinctive qui soit. Les fracas des gravats dans les bennes, les bip-bip des bulldozers et les convois aux girophares bleus résonnent dans le brouillard et tentent de graver en profondeur le sentiment d’impuissance. Alors les traces de bitume fondu sous les barricades, les quelques arbres tombés, les griffures de sous-bois, les courbatures d’avoir trop couru, crié ou jeté, les traces de coups parfois, sont les seules cicatrices visibles qui restent.

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Mais cette fabrique du vide et de l’oubli à l’oeuvre partout sur le territoire de l’empire se confronte ici tout particulièrement à une construction d’une autre sorte. Ce qui s’est tramé réellement ces dernières années dans la lutte contre l’aéroport et qui apparaît au grand jour dans ce moment de crise est un esprit de résistance et de solidarité que le nombre de militaires et de machines ne pourra empêcher de continuer à grandir. Si, militairement, la défaite était tellement prévisible, la surprise est grande de vivre ce moment avec cette sensation forte d’une communauté en lutte. Des liens se renforcent, se révèlent, ou se tissent encore, dans le rythme incroyable de ce moment où tout circule plus vite dans cet espace plus « sécurisé » que jamais, avec cette réactivité face à des situations nouvelles et ce tourbillon de gestes de refus… Bon, la confusion est grande, ce moment est hors contrôle pour tout le monde, et ça c’est quand même pas loin de ce qu’on pourrait déjà appeler une victoire, non ?

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